Questions sémantiques
Edito paru dans L'HEBDO n° 656 du mercredi 12 mai 2010
Production, productivité ou productivisme ? Là est la question et la source de bien des maux. Des mots, aussi, mais pas toujours bien compris. Selon le Larousse, la production est l'action de produire (CQFD) de faire exister, de créer ou d'assurer les conditions de création des richesses économiques. Si au début du XXe siècle, la productivité relevait du but louable d'un « système d'organisation de la vie économique dans lequel la production est donnée comme objectif premier » (source : Dictionnaire historique de la langue française) son sens a fortement dérapé au fur et à mesure que l'on s'enfonçait dans le siècle. Aujourd'hui, le productivisme n'apparaît plus que comme une pâle caricature de la productivité, laquelle se définit par le rapport entre une quantité produite et les moyens mis en oeuvre pour y parvenir. Là où il y a caricature, ou dérive, c'est que les quantités et les moyens n'ont désormais plus de limites, et le productivisme n'est plus à considérer que comme le « sacrifice de toute autre considération pour maximiser la productivité. » Autrement dit, tout est bon pour produire toujours plus pour donner à consommer plus. Une fuite en avant relevant d'un très mauvais calcul puisque tout le monde est perdant. L'exemple de l'agriculture est frappant. Depuis 40 ans, les rendements à l'hectare de blé ont été multipliés par deux, mais la consommation d'intrants pour y parvenir a été multipliée par cinq.
Quant à l'eau, on ne va pas en parler pour ne pas prendre peur. La finalité du productivisme étant, pour le producteur, de gagner toujours plus d'argent, peut-on affirmer que l'agriculteur gagne mieux sa vie aujourd'hui qu'il y a 40 ans ? Dans ce marché de dupes qui est gagnant, qui est perdant ? Au rang des perdants : l'agriculteur qui doit mendier de plus en plus d'aides pour s'en sortir. Il s'en prend alors aux pouvoirs publics qui tendent à se faire de plus en plus radins, sans considérer que ceux qui l'appauvrissent ne sont pas les pourvoyeurs de subventions, mais ceux qui lui vendent les 'auxiliaires de culture' de plus en plus chers et en plus grandes quantités. Les seuls véritables gagnants du productivisme sont bien les géants de l'agrochimie, que l'on n'a jamais vu brûler des pneus ou épandre du lisier devant les grilles des préfectures en contestation contre la baisse du revenu agricole. L'autre grand perdant dans cette histoire est, bien entendu, l'environnement et le consommateur. On se prend alors à rêver d'une prise de conscience collective qui conduirait à un consensus unissant agriculteurs, consommateurs, et environnementalistes. Une belle utopie qui verrait les uns accepter de produire moins à l'hectare, mais qui s'en sortirait mieux en se ruinant moins en chimie. Les autres salueraient ce courageux effort à contre-courant, l'encourageraient et l'aideraient à faire encore mieux, sans le dénigrer. Entre les deux, le consommateur pourrait croquer à belles dents dans sa pomme sans avaler, en cadeau Bonux, une bonne vingtaine de traces de pesticides. Mais au plan de la santé, le consommateur ne serait pas le seul gagnant dans cette affaire, puisque le Centre d'immunologie de Marseille-Luminy (CIML) a révélé « un lien de causalité entre l'exposition aux pesticides et l'origine de certains cancers chez les agriculteurs » (source : La Ligue contre le cancer). S'il est avéré que les agriculteurs sont moins sujets au cancer en général, ils développent, en revanche, des cancers spécifiques dans d'importantes proportions, entre autres les cancers de la prostate (+ 30 à 40 % que le reste de la population), des tumeurs cérébrales ou des cancers hématologiques de type leucémie ou lymphome.
Travailler plus pour gagner moins, tout en se ruinant la santé... le jeu du productivisme en vaut-il bien la chandelle ?
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