Article du 22/02/2012 à 09:00
Les crépidules, un nouveau marché ?
Ingrid Bahamondes, biologiste à l'origine du projet et Pascal Bouillaud, directeur du syndicat mixte du port de pêche de La Rochelle (photo O. G.)
L'exploitation commerciale de la crépidule pourrait bientôt voir le jour à La Rochelle. Les pêcheurs, les conchyliculteurs, le port de pêche, les industries agroalimentaire et pharmaceutique ainsi que le tourisme pourraient en tirer profit.

Les promeneurs de la plage la trouvent jolie, la crépidule, ce coquillage arrondi comme une moitié d'oeuf, le plus souvent de couleur beige clair. Ce mollusque est originaire d'Amérique du nord. Il a traversé l'Atlantique avec les soldats américains lors du débarquement de Normandie. Mais la crépidule est arrivée plus massivement encore, accrochée aux huîtres japonaises, qui venaient du Canada, dans les années 1970, pour pallier la mortalité des huîtres européennes.
Pas de prédateur
La crépidule aurait un goût proche de celui de la coque. Au Chili ou aux États-Unis, elle se consomme autant que les moules. Sa chair est riche en protéines, vitamines, oligo-éléments et oméga 3 et 6, essentiels au corps humain. En France, pourtant, elle est perçue comme un coquillage nuisible, en compétition alimentaire avec les huîtres et les moules. Pire, elle est invasive. Elle produit entre 11 000 et 28 000 oeufs, deux fois par an, et n'a pas de prédateur sur nos côtes. En Charente-Maritime, elle pose un problème économique et environnemental : elle gêne la production conchylicole et les coquilles jonchent les plages, ce qui nuit à leur propreté.
Un envahisseur
Sur 1,8 km de plage, les ouvriers des services techniques de la ville d'Aytré en ramassent environ
300 tonnes par an, sur 500 tonnes de déchets en tous genres (algues, bois, plastiques) ! Ils ne savent plus quoi en faire, mais ne peuvent laisser les coquilles s'entasser dans l'anse d'Aytré, car elles forment des amas lisses sur lesquels les vagues glissent comme sur un tremplin, favorisant les submersions marines. « Nous les utilisons pour faire du paillage au pied des massifs de végétaux dans la ville, explique Jacques Garel, adjoint au maire en charge du patrimoine. Enfin, lorsqu'elles sont propres. Sinon, nous en broyons une partie directement sur la plage pour refaire du sable que nous étalons sur l'estran ou alors nous nous en servons pour boucher les trous dans les chemins agricoles. » Malgré ces solutions, le petit envahisseur continue de gagner du terrain. Actuellement, plusieurs tas de crépidules sont répartis le long du littoral, en attente de retraitement.
Les industries intéressées
« Le projet d'exploitation commerciale, baptisé 'Crépidule 17', avance depuis un an, explique la biologiste franco-chilienne Ingrid Bahamondes-Rojas, spécialiste de ce gastéropode. J'ai déposé à l'Institut national de la propriété industrielle (Inpi) un procédé de décoquillage à froid qui préserve ses qualités gustatives et nutritives. Des entrepreneurs sont prêts à investir avec moi dans une société. Cependant, il nous manque encore un partenaire, qui serait aussi un homme-orchestre, pour boucler le budget de 800 000 € sur trois ans ». Le syndicat mixte du port de pêche de La Rochelle, qui possède toutes les infrastructures nécessaires, soutient le projet. Il constituerait un nouveau marché pour les pêcheurs côtiers et une solution à l'invasion. La Communauté d'agglomération rochelaise, le Conseil général, la Région et les pêcheurs sont tous prêts à suivre. D'autant que les débouchés commerciaux existent. « L'industrie agroalimentaire est intéressée pour ses cocktails de fruits de mer ou ses plats cuisinés (tartes, quiches, etc.) sans compter que la crépidule serait vendue moins chère que la moule, par exemple, poursuit Pascal Bouillaud, directeur du syndicat mixte du port de pêche de La Rochelle. Quant aux coquilles (jusqu'à 90 % du poids total), l'industrie pharmaceutique et cosmétique en retirerait du fer et du calcium et le monde agricole les utiliseraient broyées comme apport calcaire (amendement). » Environ 25 000 tonnes sont disponibles sur les côtes charentaises. Le prélèvement annuel ne dépasserait pas 10 %.
À quel prix ?
Le seul problème réside dans cette question : combien pour les crépidules ? « Il faut trouver le bon prix pour un produit net, récolté, nettoyé, prêt à être exploité, indique Pascal Bouillaud, directeur du syndicat mixte du port de pêche de La Rochelle. Avec les pêcheurs, nous devons arrêter le format économique d'une journée de pêche, quel prix pour quelle quantité rapportée, en sachant que nous ne pouvons guère monter au-delà de 150 € la tonne de produit brut. Nous cherchons le montant qui satisferait le pêcheur et l'exploitant. » De nouvelles expériences vont être menées en mer, très bientôt, pour définir le matériel adéquat à la récolte (drague plutôt que chalutage) et la quantité envisageable à chaque sortie. Les dernières réponses devraient être connues bientôt.

Capable de se déplacer, la crépidule accède à la nourriture avant les huîtres et les moules. (photo O. G.)
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