Une quarantaine d'irrigants a manifesté jeudi 12 août devant la préfecture qui accueillait une réunion de l'observatoire de l'eau.
Rue Réaumur paralysée, convoi mortuaire avec quelques croix, drapeaux, banderoles et slogan 'Fauchés comme les blés' sur la façade de la Préfecture, le ton était donné en cet après-midi du jeudi 12 août. Une quarantaine d'irrigants, en majorités membres de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA) manifestaient pendant la réunion de l'Observatoire de l'eau à la Préfecture. L'hiver ayant été froid, les cultures ont pris, par endroits 15 jours de retard et leur croissance se voit pénalisée par les dernières mesures d'interdiction totale d'irriguer. Les irrigants ont d'ailleurs demandé l'ouverture de la procédure des calamités agricoles (Cf Hebdo n° 669 du 12/08/2010). L'Observatoire de l'eau « L'observatoire de l'eau est une structure consultative qui permet un certain nombre d'échanges », a indiqué Julien Charles, Secrétaire Général de la Préfecture à l'issue de la réunion. « Cela nous a semblé important dans le contexte actuel de tension sur la ressource en eau de pouvoir avoir ces échanges. » Météo France a fait un bilan de la situation. La pluviométrie a été déficitaire en avril et en mai. En juin elle a été satisfaisante, mais elle a eu du mal à compenser la carence du printemps. Il manque environ 75 à 140 mm d'eau par rapport à la normale. « Dans un certain nombre de bassins, l'État des milieux n'est pas très bon avec une dégradation rapide cette année. L'ensemble des données a amené l'État à prendre des mesures de restriction de l'irrigation agricole. C'est ce sujet avant tout qui a été au coeur des débats. Nous avons également évoqué le sujet du remplissage des tonnes de chasse. » Des restrictions sur 5 bassins « 2007 et 2008 étaient deux années avec un bilan positif. 2010 est une deuxième année de sécheresse consécutive avec un état plus sévère qu'en 2009, puisqu'à la même époque le déficit était moins important, a indiqué Philippe Allimant, Directeur Adjoint à la DDTM. La différence avec 2009 est que les précipitations de l'hiver ont été dans la moyenne supérieure, mais il a fait froid, ce qui a entraîné un retard dans la végétation. Les coupures d'irrigation sont donc pénalisantes puisqu'elles interviennent juste avant la maturité. Sur les 14 bassins 5 font l'objet de coupures, 7 font l'objet de restrictions. Les deux bassins les plus en déficit sont la Boutonne et la Seudre. Une démarche de mise à l'équilibre des volumes prélevables est en cours mais nous en somme très loin sur les bassins de la Boutonne et de la Seudre entre les prélèvements effectués aujourd'hui et ce que le milieu peut garantir. » Des soucis de remplissage des nappes « Sur certains cours d'eau des travaux ont rendu les fonds perméables », a expliqué Karine Bonacina, responsable du service Eau, biodiversité et développement durable de la DDTM. « Sur la majorité des cours d'eau du département les prélèvements se font par forages dans la nappe d'accompagnement de la rivière. Tant que la nappe affleure avec la rivière, il y a de l'eau dans le cours d'eau. Lorsqu'il y a trop de prélèvements, ou que la nappe n'a pas été assez rechargée du fait du manque de pluviométrie, il y a des assecs. La majorité des cours d'eau du département fonctionne comme ça. » « Les questions qui ont été soulevées lors de la réunion tournaient autour des modalités de déclenchement de l'arrêté, donc des seuils. Je trouve cela plutôt positif que nous ayons ce type de discussion, nous entrons dans un dialogue, certes technique, mais nous confrontons les analyses, les points de vue et ensemble nous essayons de bâtir un système de mesures qui soit crédible et incontestable. Les irrigants sont invités à présenter leurs mesures et leurs suggestions. L'arrêté cadre prévoit cette démarche d'actualisation et de fiabilisation. » Ainsi sur le bassin de l'Arnoult, un groupe composé d'agriculteurs, de pêcheurs et de représentants de l'État a travaillé en 2009 sur l'amélioration des indicateurs que l'arrêté cadre de cette année a intégré. Les agriculteurs étaient également présents lorsque les services de l'État ont procédé au re-jaugement de la station de débit sur la Seudre. L'État assume ses décisions « Il y a eu un gros travail de préparation de l'arrêté cadre, confie Julien Charles. Il a été discuté et pesé. Il est le fruit de plusieurs heures de réunion. Lorsque l'on s'est donné une règle du jeu on l'applique. On entend ce que disent les uns et les autres, on le prend en compte. On essaye de prendre la décision la plus juste possible, mais il y a un moment où l'État doit trancher. On s'efforce de le faire avec un maximum d'écoute et en essayant le plus possible de limiter les conséquences économiques. Nous savons que la situation est extrêmement difficile cette année. » De fait il y a une coordination au niveau régional et entre les départements concernée par un même bassin. Sur celui de la Boutonne, des arrêtés identiques sont pris en même temps dans les Deux-Sèvres et la Charente-Maritime. Vers l'arrêt de l'irrigation ? Des primes à l'abandon de l'irrigation sont en vigueur en Deux-Sèvres. Selon Karine Bonacina, il s'agit de mesures agro-environnementales (MAE). « Il faut qu'il y ait un porteur territorial. Dans les Deux-Sèvres, dans le Marais Poitevin, un projet a été monté avec ces mesures de réduction de l'irrigation. Nous travaillons pour trouver des opérateurs territoriaux afin de mettre en place la même chose dans notre département. Il s'agit pour la plupart d'exploitants qui sont en fin de carrière et qui font le choix de ne plus irriguer. Pendant cinq ans, les agriculteurs contractualisés touchent une indemnité. À l'issue de cette période ils n'ont plus le droit à l'irrigation. » A noter qu'il existait jusqu'à présent une prime à l'irrigation dans la Politique agricole commune. 2010 est la première année au cours de laquelle cette aide n'est plus versée. « Cela aura peut-être une incidence à l'avenir sur le choix des semences », a indiqué Philippe Allimant. Il faut savoir que la surface cultivée en maïs irriguée a été réduite de 40 % en 10 ans en passant de 56 000 ha à 33 000 ha en Charente-Maritime. « Les agriculteurs ont amélioré leurs techniques d'irrigation et emploient deux fois moins d'eau », a précisé Karine Bonacina. « Un programme financé par l'agence de l'eau est mené par la Chambre d'agriculture. Des tensiomètres mesurent l'humidité du sol afin d'effectuer l'apport le plus rentable économiquement, qui n'est pas le plus important forcément puisqu'il faut payer plus d'électricité pour le pompage et apporter plus de nitrates pour avoir des rendements plus importants. » Les réserves toujours d'actualité « L'équilibre durable passe par la poursuite des réductions d'assolement, par les mesures de 'désirrigation' et par la construction des réserves, a affirmé Philippe Allimant. Nous sommes dans une démarche structurelle qui vise à compenser les prélèvements actuels qui sont au-dessus des possibilités puisque nous sommes obligés de prendre des mesures de restrictions. Il y a des sécheresses, mais il y a aussi des prélèvements qui dépassent la potentialité des milieux. La démarche de fonds est de faire converger les prélèvements avec un niveau d'équilibre. Cela passera soit par une démission très forte de l'irrigation, auquel cas cela se fera tout seul, soit par une diminution partielle de l'irrigation avec une compensation par la construction de réserves. Ce qui renvoie à des travaux menés par des maîtres d'ouvrage tels que les associations syndicales d'irrigation. Des projets avec des difficultés de financement, des difficultés juridiques, parce que les opposants à ces projets défont tous les arrêtés d'autorisation de ces réserves. C'est un parcours difficile pour les porteurs de ces projets. La construction de réserve fait bien partie de la politique publique de l'eau. » Il y a 15 M de m3 de réserves en projet. Certaines sont opérationnelles. C'est le cas sur la commune de Siecq et de l'ASA de La Laigne. « Des études sont demandées afin de mesurer l'impact des prélèvements l'hiver, de définir à partir de quel niveau dans la nappe il n'y a pas d'impact sur le milieu, a expliqué Karine Bonacina. « L'idée est de prendre l'eau excédentaire dont les milieux n'ont pas besoin l'hiver pour la réutiliser l'été. Par rapport à ce qui est fait actuellement l'eau qui sera stockée ne sera plus prélevée l'été. C'est là tout l'avantage. » Les plans de financements classiques font intervenir l'Agence de l'eau, l'État, le Conseil Général et les associations d'irrigants.
Des efforts ont été réalisés « Nous sommes sur des débats de fond avec tous les acteurs afin de pouvoir terminer la saison », a indiqué Jean-Jacques Gaucher de la FDSEA. « Nous essayons de régler les problèmes, toutes les activités sont concernées. Nous sommes en train de débattre du remplissage des mares de tonnes. L'ouverture de la chasse anticipée pose problème. Sur le fond sur certains bassins il y a vraiment des situations économiques à sauver. Les discussions sont en cours, on s'oriente certainement vers des aménagements pour permettre à chacun de s'en tirer au mieux. Les irrigants sont venus à la réunion. Nous sommes dans une période sèche qui n'est pas catastrophique, nous avons connu pire. Nous sommes satisfaits dans une certaine mesure, car nous pouvons présenter les efforts que nous avons faits. Ils portent leurs fruits mais pour régler le fond du problème, il faut que les projets de réserves aboutissent. Nous avons un problème avec l'administration départementale. Nous avons changé de directeur depuis un an. Une nouvelle équipe est arrivée au service de l'eau. Nous déplorons qu'elle veuille imposer des choses sans tenir compte du passé. Cette administration-là n'a pas compris les messages que nous avons voulu lui faire passer. Nous sommes ici aujourd'hui pour les lui rappeler. Nous demandons que notre administration soit avec nous dans ce combat. »
Une culture nuisible pour l'environnement Le point de vue de Jean-Louis Demarcq de l'association SOS Rivières : « Ces réunions sont normalement un lieu de dialogue constructif. Celle de jeudi avait pour ordre du jour l'irrigation et les mares de tonnes. Sur le sujet de l'irrigation, nous sommes restés sur un statut quo. Il n'y a pas eu de dialogue. Les irrigants veulent continuer à irriguer pour toujours plus de production, alors que la nature ne peut plus fournir d'eau. On essaye de tempérer leurs demandes. Une centaine de kilomètres de rivières sont à sec et l'état des nappes n'a jamais été aussi bas. À St-Jean-d'Angély, la Boutonne qui a normalement un débit de 4 à 5 m3 par seconde est réduite à 200 litres. La situation paraît plus difficile qu'en 2009. Il n'y a pas eu de dialogue, chacun est resté sur sa position. Nous trouvons aberrant que les chasseurs demandent l'autorisation de remplir des mares de tonnes, alors que les prélèvements sont suspendus pour les productions agricoles. L'administration est restée sur les mesures prise à la suite de son arrêté cadre du mois d'avril. Les irrigants sont en colère, mais c'est ainsi. Pour nous il faudrait interrompre les prélèvements bien avant. Les seuils de coupure sont trop bas. Beaucoup d'affluents sont à sec et des poissons meurent. Il faudrait relever les seuils de coupure, mais contrairement à ce qui est inscrit dans la loi sur l'eau, l'activité économique continue à primer sur l'environnement. Lorsque nous sommes revenus de cette réunion nous avons constaté sur la route des inscriptions injurieuses à l'encontre de Jean-Yves Martin, Conseiller général et président de la CLE du Sage Boutonne. Avant de rentrer en réunion nous avons été insultés par les manifestants devant la préfecture. Cela avait déjà été le cas à Bussac sur Charente au cours d'une réunion sur les volumes prélevables. J'avais personnellement été victime d'attaques physiques à son issue. Les irrigants rendent tout le monde responsable. Ils veulent obtenir de l'eau et la construction des réserves. Ces dernières sont une vraie fausse bonne solution. Les nappes ont du mal à se reconstituer en hiver. Les prélèvements pour constituer les réserves compliqueraient cette reconstitution. Il faut que les agriculteurs arrêtent cette culture du maïs qui est nuisible pour l'environnement. Ils utilisent beaucoup d'intrants qui rendent les terres stériles et augmentent la pollution. Les excédents finissent dans les nappes, ce qui entraînera à terme des problèmes au niveau de la ressource en eau potable. De plus ces réserves seront en grande partie payées par la société. Les réserves autour de la Boutonne seront subventionnées à hauteur de 80 %. Les projets prévoient un volume de 6 à 7 M de m3. À 4 ou 5 € le m3, cela représente beaucoup d'argent public. Nous avons donc le droit de nous poser des questions sur ces projets-là. Nous organisons le 4 septembre aux écluses de Bernouët à St-Jean-d'Angély une manifestation à laquelle nous convions tous les usagers de l'eau, les kayakistes, les pêcheurs, les citoyens, les associations... pour s'exprimer et échanger sur le sujet de la gestion de l'eau. »
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